Les Monts Gris
25.02.2007
Après toute cette mise en scène théâtrale, le contenu du contrat me parut bien insipide et quelconque. Il s’agissait de récupérer un livre (ou pour être plus exacte un volume de parchemins reliés) actuellement conservé dans une ancienne forteresse du royaume de Lïuz.
L’homme, après avoir requis mes services de manière officielle, n’offrit pas beaucoup d’autres explications. Il m’indiqua simplement que la clé et la carte étaient bien sensés m’ouvrir l’accès à cet objet et que cette forteresse se trouvait au pied de la Montagne Blanche.
Nous réglâmes ensuite les détails pécuniers et quand je lui demandais qui lui avait fourni mon sceau sans le code, il rit et me dit qu’il valait mieux que je reste dans l’ignorance de cet aspect de la transaction… Je n’insistais pas fatiguée de ces simagrées et convaincue à présent qu’il avait été subtilisé.
Il disparut tout aussi discrètement qu’il était apparu quelques instants plus tôt et je décidais de me mettre en route immédiatement pour m’éloigner de cette ville fantôme angoissante. Au petit matin j’avais atteint les frontières du Nord et m’apprêtais à entrer dans les premières terres de Lïuz.
Je ne croisais pas grand monde, juste à l’occasion un paysan ou un marchand pressé de se rendre au marché le plus proche. Pour ma part, je ne tardais pas à m’écarter de la route principale pour suivre les lacets de l’ancienne route royale qui menait aux contreforts des Monts Gris. Cette route était plus déserte encore, l’herbe qui poussait entre les pavés indiquait que bientôt elle ne serait plus qu’un souvenir.
Après deux jours de voyage monotone avec pour seule compagnie les corbeaux et quelques lièvres, je parvins au pied des Mont Gris dans la petite cité de Crïon. Les visiteurs semblaient tellement rare que je préférais éviter le gros du bourg pour ne pas me faire trop remarquer et m’arrêtais dans une petite auberge à sa sortie. La salle commune était très calme, l’aubergiste heureux de voir un nouveau visage s’empressa de m’informer des dernières nouvelles du coin et me demander celles du Sud. Après ces fructueux échanges et un bon repas, il ne fut pas très compliqué d’obtenir les indications pour se rendre à la Montagne Blanche, ni de savoir combien et qui vivait dans la forteresse du même nom.
Il se murmurait que l’endroit était hanté, habité par un sorcier étrange et son apprenti. Plus personne n’osait s’aventurer dans ces parages depuis des années, depuis qu’un petit groupe de chasseur était revenu de là-bas fou et comme vidés de leurs esprits! L’aubergiste me conseilla de passer mon chemin et de retourner vers une contrée plus civilisée où les magiciens n’exerçaient plus leur loi. Je le remerciais pour ses précieux conseil et m’accordais une nuit dans le confort de l’auberge avant de reprendre ma route le lendemain.
Pour rassurer l’aubergiste et brouiller les pistes, je fis mine de repartir vers le centre de Lïuz mais rapidement j’obliquais vers la forêt et grimpais dans les Monts Gris me dirigeant au plus court vers la Montagne Blanche. Au crépuscule, j’en aperçut pour la première fois la cime au loin. Mon périple dans les Monts se poursuivit pendant deux autres jours. Au matin du troisième la forteresse était en vue et la difficulté de s’en approcher sans alerter ses occupants m’apparut dans toute sa blancheur…
La forteresse était juchée sur une première élévation de la Montagne Blanche, trois faces surplombaient des a-pics vertigineux et la seule voie d’accès serpentait sur une pente étroite. La neige couvrait toute la plaine en contrebas et une bonne partie du chemin, seule une trace boueuse indiquait que la route était toujours empruntée.
Je fouillais dans mes fontes pour trouver un déguisement adapté. Sur le moment, je me sentais assez démunie et découragée. L’inconnu avait laissé entendre lors de la conclusion de l’affaire que la forteresse était probablement abandonnée et qu’en tout cas les problèmes n’interviendraient sûrement que lorsque le manuscrit serait en ma possession. Finalement, je choisis d’attendre la nuit pour bénéficier au moins de la pénombre et je l’espérais de la vigilance endormie des occupants du lieu.
L’approche fut laborieuse et longue mais ne attira a priori l’attention de personne. Arrivée quasiment à la porte de l’édifice, je remarquais une sorte de grotte dans la paroi surplombant le chemin. Comme l’aube approchait, je préférais aller m’y cacher et attendre là la nuit prochaine. C’était effectivement une grotte, une faille étroite au fond de la première cavité donnait accès à un réseau de salles et boyaux souterrains. Certaines parties étaient sans nul doute dues à la main de l’homme, trop régulières pour n’être qu’un caprice de la nature. Je ressortis la carte et essayais de repérer des similitudes entre le plan et les grottes. Fatiguée, au début, je n’en repérais aucune mais, au milieu d’une énième salle, un signe sur le sol me donna une clé et je trouvais enfin ma position dans ce labyrinthe minéral.
Comme l’avait promis l’homme de Vixte, la progression une fois la carte déchiffrée fut un jeu d’enfant et je ne détectais aucun des pièges ou alarmes magiques affectionnés d’ordinaire par les sorciers. Je trouvais suspect cette facilité et tendais tous mes sens pour détecter le moindre piège ou la moindre trace d’une autre présence. Rien. C’est peut-être l’aspect qui me dérangea le plus dans cette mission, ce mélange constant entre angoisse – d’un danger invisible et colère – d’être confrontée à une absence de problèmes.
Une fois parvenue à la salle indiquée par la carte comme le but de mes pérégrinations souterraines, je cherchais une porte, un coffre, n’importe quoi pourvu d’une serrure. La salle en était totalement dépourvue! Le seul détail notable par rapport aux cinquante précédentes était une sorte d’autel dressé au centre. C’était un bloc de pierre sombre, poli et nu qu’éclairait un rai de lumière arrivant par une fissure de la voute. En regardant plus attentivement, je constatais que la fissure n’était pas naturelle et que le rai était dirigé précisément. Précisément sur une cavité au centre de l’autel…