Le Contrat

19.02.2007

Comme à la fin de chaque contrat, j’aspirais à un peu de repos et décidais de forcer le sort en partant dans ma retraite au coeur de la forêt de Brij, à quelques jours de marche d’ici. Néanmoins, plus par habitude que par envie, je passais vérifier qu’aucune commande ne m’attendait ou, du moins, aucune urgente.

Sur le moment je faillis le manquer, le papier était glissé derrière de banales annonces municipales, seul un pictogramme rouge attira mon oeil et le distingua de la masse. A son aspect, il devait être là depuis une bonne semaine. Je le fis prestement disparaître dans ma besace et me dirigeais nonchalamment vers la taverne du Bossu à deux pas de là.

Une fois assise au fond de la salle commune, dans l’anonymat pratique de cette foule bruyante, je me résolus à lire ce que l’importun voulait. Car importun cela allait sans nul doute se révéler – le sceau employé en était le premier indice. Très peu de mes clients avaient accès à ce niveau de requête – une dizaine peut-être; son exclusivité signifiant un prix indécent voire extravaguant et une mission périlleuse pratiquement irréalisable en contrepartie – et la fin de mes aspirations immédiates à un peu d’air.

Le message lui-même ressemblait à une erreur. Il ne respectait pas le code en usage, les quelques mots maladroitement tracés ne donnaient aucune indication ni sur le lieu de la transaction ni sur sa date et encore moins sur son auteur. En l’examinant plus attentivement, je reconnus un ancien code que la guilde utilisait voilà un siècle ou deux. Cette bizarrerie sur le moment m’irrita car j’avais déjà depuis longtemps imposé mon propre code à mes clients par souci d’efficacité et d’indépendance relative par rapport à la guilde. Au final, le contenu était fort simple et prévisible : si je souhaitais prendre en charge la mission, il me suffisait de me présenter au marché dominical d’Uth et donner une obole à l’aveugle mendiant se tenant à la port Est.

Le dimanche suivant je me rendis à Uth décidé à percer au moins le mystère du commanditaire car soit mon sceau avait été volé, soit un client indélicat l’avait cédé. Trouver le mendiant à la porte Est ne présenta aucune difficulté, lui remettre l’obole pas plus. Il glissa avec une dextérité surprenante une nouvelle missive dans ma poche et me murmura les instructions suivantes : “A dix heures dans trois nuitées, au pied de l’ancienne tour de guet de Vixte”.

La lettre, tout comme le message, utilisait ce code désuet mais avec quelques variations surprenantes comme si l’on avait recopié un texte existant en changeant quelques termes sans en comprendre la portée ! Cette histoire m’intriguait vraiment de plus en plus. En quelques mots, le but était de retrouver un objet (là le code était vraiment abîmé et n’offrait aucune précision supplémentaire) actuellement en la possession d’un sorcier (ici aussi le terme était confus) et protégé par (puis le reste resta indéchiffrable).

Avec aussi peu d’information, je ne pus pas préparer grand chose avant le rendez-vous prévu à Vixte. Je mis à profit les jours suivant à préparer le voyage qui se profilait et à brouiller au maximum les traces des derniers jours. Le troisième jour, mon paquetage était prêt et je quittais la ville à l’aube.

Vixte était située à une journée au Nord. C’était l’ancienne capitale des rois maudits, elle végétait à présent dans ses souvenirs de grandeurs, peuplée de fantômes et de pauvres hères. Les bâtiments étaient dans un état pitoyable, seule la tour restait fièrement debout à l’entrée. Peu de voyageurs y passaient encore, l’absence d’auberge et les noires légendes colportées par ses derniers habitants l’ayant rayée des circuits commerciaux. Je ne m’y étais pas rendue depuis la chute d’Amròxÿl, le dernier des rois maudits – cela faisait plus de vingt ans. Contempler cette magnifique cité maintenant en ruine me glaça. Quel lieu déplaisant pour une transaction.

Je dressais mon camp légèrement en dehors de la ville sur une légère élévation me permettant de surveiller les deux routes d’accès et une bonne partie des ruines. L’heure du rendez-vous approchant, je redescendis vers la tour. Je n’avais détecté aucun mouvement sur les routes et seulement des rats dans les décombres. A dix heures, toujours nulle trace d’activité humaine et je devenais de plus en plus nerveuse. L’idée d’être venue aussi loin, dans cet endroit crispant, pour rien, me rendais littéralement furieuse. La plaisanterie avait assez duré, j’allais rentrer, changer mes sceaux et retravailler mes codes et protocoles pour que cela ne m’arrive plus !

Tout à coup, je surpris un mouvement dans le ciel. Un rapace tournoyait au-dessus de la tour. Il était majestueux, un descendant des légendaires Iox assurément – je n’étais plus à une surprise près. Il se rapprochait et je finis par apercevoir un coffret dans ses serres. Il le lâcha pratiquement à mes pieds avant de repartir aussi vite qu’il était apparu.

La serrure du coffret ne me résista pas longtemps et je trouvais à l’intérieur une clef – une de ces lourdes clefs que les seigneurs des forteresses du cercle affectionnent : tarabiscotée, noire, unique; sous la clef, un plan annoté de centaines de pattes de mouches, ce qui se cache derrière ou devant la clef ? Je restais frustrée – toujours aucune explication juste cette mise en scène d’un autre âge.

Toute à ma frustration et ma colère, je ne remarquais pas tout de suite l’ombre qui était apparue au pied de la tour juste à la limite de mon feu. Mais mon instinct et mon entraînement m’alertèrent. Ma main se resserra sur la dague qui ne me quittait jamais et je fis brusquement volte-face. L’inconnu ricana et m’apostropha “Si je t’avais voulu du mal tu ne serais déjà plus de ce monde Plume !”.

Il ne s’approcha pas et quand je voulus faire un pas vers lui, il se retira un peu plus dans l’ombre. Il prononça alors les mots rituels : “Plume, je requiers tes services et par l’honneur de ta guilde, tu dois maintenant honorer notre contrat”.

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